LE NOEL DES NEZ CONFITS

Si ma mémoire est bonne, c’est en l’année 2039 qu’un groupe de touristes revint en décembre de Russie avec le nez rouge : cela surprit et   prêta d’abord à rire quand ils sortirent de leur avion à l’aéroport de Genève : on attribua la couleur inhabituelle de leur appendice nasal à un excès de vodka, ou à une récente exposition au froid sibérien, car le séjour s’était terminé au bord du lac Baïkal.

Un des voyageurs était de Marseille :  au CHU, le professeur Hatchoum, ayant reniflé de trop près le malade, se retrouva le lendemain avec un nez vermillon : il isola peu après de ses propres sécrétions nasales un virus qu’il nomma le Conviv 39, par allusion à la vodka prétendument fautive et à la pandémie de Covid 19 qui s’était difficilement éteinte   cinq ans plus tôt.  

La maladie était donc contagieuse :  on décida que tout le monde devait porter un masque transparent, afin que les non malades fussent préservés de l’épidémie et que la couleur du nez des malades, tous potentiellement contagieux, soit bien visible : les quelques millions de masques achetés par le gouvernement vers la fin de l’épidémie de Covid 19 et gardés au cas où, furent jetés. Une firme D’Issy les Moulineaux spécialiste du plastique, fit rapidement fortune en fabriquant des masques transparents.

On approchait du 25 décembre. Un journal satirique du Sud Est publia en gros titre, par allusion à la rouge couleur de la confiture de poires dont on garnit en Savoie les « rissoles », que ce serait le Noël des « nez confits ».

Le mal se répandit très vite dans l’hexagone, gagna la Suisse et la région parisienne. A part l’étrange couleur de leur appendice nasal, les sujets atteints ne semblaient pas se porter trop mal. Seuls les plus âgés manifestaient après quelques heures les inquiétants symptômes d’une bonne cuite. Certains furent hospitalisés en cellule de dégrisement ; ils en sortirent assez en forme mais leur nez avait gardé sa brillante couleur rouge.

Une firme de Fontainebleau, spécialisée dans les décorations de Noël, créa des lumignons rouges clignotants et en forme de nez, qui eurent un grand succès et décorèrent la plupart des sapins.

On apprit par les médias que l’épidémie avait commencé en Chine. Cette république socialiste ayant fait une omerta sur la nouvelle, le virus avait gagné le Japon, Singapour et tout l’extrême Orient peu avant d’atteindre l’Europe par le biais des divers aéroports. Les Etats-Unis, le Canada, le Brésil et les autres pays d’Amérique du Sud furent quelques jours plus tard inégalement affectés.

Le Président des Etats-Unis s’exhiba avec sa jeune et belle femme à la télévision, tous deux dotés d’un magnifique nez rouge. Ils déclarèrent que cette particularité avait donné à leur couple un élan aphrodisiaque remarquable et qu’ils n’y renonceraient pour rien au monde   

En Inde, à Ceylan et dans toute l’Indonésie, on sut qu’indouistes et musulmans s’accusaient mutuellement d’être la cause de l’épidémie et avaient commencé à s’entretuer. De même en Iran, Irak et dans les différents pays du Moyen Orient, chiites et sunnites s’opposaient avec violence et pour la même raison.

En France, la ville d’Evian élabora un vaccin à base de son eau célèbre et le vendit aussitôt dans le monde entier : il convenait de tremper le nez pendant plusieurs heures dans un verre plein du vaccin Evianais : le nez en ressortait un peu plus pâle, mais malheureusement retrouvait sa couleur vermillon après quelques heures.

 Sa rivale la ville de Thonon- les-Bains confectionna quelques semaines plus tard un vaccin similaire avec l’eau de la source Saint François : il se vendit chez les catholiques mais le bon saint local n’eut pas plus d’efficacité.

Quelques plaisantins lancèrent sur le Net un fake News prônant l’usage  du Saint Emilion, plus efficace et surtout plus agréable que le saint savoyard.

N’importe, il fallait en finir. Dans toute l’Europe et en Suisse, Les drones de surveillance policière vibraient et volaient au-dessus de la population, lançant une forte amande au nez des contrevenants.

Le dimanche 17 décembre à 20h, le Président de la République Française   fit une très belle allocution et déclara que les « nez confits » seraient privés d’étrennes s’ils ne portaient pas le masque. Il eut l’imprudence de parler lui aussi sans masque : l’opposante Martine Le Pencil, cheffe de l’extrême droite, twitta aussitôt que le nez du président avait été fortement maquillé pour en cacher la couleur.

Une manifestation défila le lendemain mardi de la Bastille à la place de l’Etoile, ainsi que dans les places principales des préfectures de l’hexagone aux cris de : « Président maquillé, il lui faut démissionner !

Une contre-manifestation de l’extrême gauche défila le mercredi en sens opposé, aux cris de « Président démission tu nous mets tous en prison ! »

Une manifestation de soutien au pouvoir eut le lendemain peu de succès. 

La neige avait commencé à tomber sur les Alpes mais aussi sur Paris et sur le reste de la France.  Les manifestants portaient-ils un masque ?  Nul ne saurait le dire car ils avaient le visage enfoui dans un épais cache-nez de laine de chèvre dont la vente par Amazon avait fait en 3 jours la fortune d’une petite entreprise de Morzine.  

Bientôt toute l’Europe fut recouverte d’une épaisse couche de neige qui calma les protestataires.

Vint la nuit du 24 décembre. Dans les pays chrétiens, on réouvrit les églises oubliées depuis quelques années et on les chauffa pour la messe de minuit qui eut lieu à 18h30 en raison du couvre-feu. A Notre Dame de Paris et dans les différentes cathédrales et églises de France, des crèches tirées de l’oubli avaient été installées. Nul ne sut qui avait peinturluré de rouge le nez des santons : tous avaient le « nez confit », même Saint Joseph et la Vierge Marie. Seul l’enfant Jésus avait gardé son apparence de joyeux bébé normal.

Ceux qui croyaient en Dieu et ceux qui n’y croyaient pas se mirent, les uns à prier, les autres à penser : que faire pour que les nez retrouvent leur habituelle couleur ?

La nuit de Noël s’étendit sur toute la planète terre. Elle commença d’abord au sud dans les Iles Salomon, en Nouvelle Guinée et en Australie, au nord en Sibérie et au Kamtchatka. Ne parlons pas du pôle Nord, plongé 24 heures sur 24 dans son hivernale obscurité.

La nuit enveloppa ensuite le Japon et l’Indonésie, puis le continent Européen et plus au sud, après Madagascar, l’énorme masse de l’Afrique. Six heures plus tard ainsi qu’il est habituel, les deux Amériques du Nord et du Sud furent plongées dans l’obscurité.

C’était une nuit sans lune, sans nuage mais pleine d’étoiles qui recouvrit peu à peu la planète Terre.

Le Père Noël commença sa tournée, sa hotte remplie de cadeaux, dans son traineau tiré par le petit renne : tous deux avaient le nez rouge, le petit renne parce qu’il était né comme ça et le Père Noël en raison des nombreux verres de gnôle que les enfants laissaient pour lui à côté de leurs souliers, près du sapin.

Et partout, lorsqu’il fut minuit, l’heure où les chrétiens célèbrent la naissance de l’enfant Jésus, les nez se déconfirent. Oui, ils retrouvèrent une couleur normale et nul ne sut jamais comment ni pourquoi.

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© 2020 par Jeanine Henry Suchet

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